L’abbé Barthier et la colonie agricole de Saint-Orens

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Né à Mazères-sur-Salat en 1796, où son père tient une auberge, André Joseph Barthier se destine à la prêtrise comme son frère Adrien. Prêtre en 1824, il enseigne au petit séminaire de l’Esquille à Toulouse puis est nommé curé de Cassagne.  En 1833, il fit partie des premiers « missionnaires diocésains » dont le rôle était de prêcher la bonne parole dans le diocèse de Toulouse. Ils étaient basés à Sainte-Marie-des-Anges aux Récollets. Nommé supérieur de cet ordre, il fut en 1843 désigné comme « le Postulateur de la cause de Germaine de Pibrac », une jeune bergère scrofuleuse et maltraitée, avec comme rôle de convaincre Rome du bien-fondé de cette cause. Il l’effectua avec succès, puisque celle-ci devint « vénérable » dès 1845 avant de devenir bienheureuse puis sainte quelques années plus tard en 1867.

L’abbé Barthier était bien introduit dans la hiérarchie catholique de la Haute-Garonne, étant en bonne relation avec l’abbé Gabriel Jamme, doyen de la faculté de théologie de Toulouse, dont il fut l’héritier principal en 1843. L’héritage de l’abbé Jamme donna lieu à un procès retentissant, car un 2e testament avait été déposé mais il fut finalement  jugé deux ans plus tard que ce deuxième testament était en fait une tentative de captation d’héritage par l’abbé Médaille, confesseur de l’abbé Jamme. L’abbé Barthier trouva sans doute dans cet héritage de quoi financer les projets dont nous allons vous parler.

Au début du 19° siècle à Toulouse comme ailleurs, les enfants condamnés étaient mélangés avec les autres détenus dans des prisons surchargées.  Sortir les enfants de prison et surtout les séparer des détenus adultes, tel est l’objectif de tous ceux qui, au XIXe siècle, œuvrent pour une réforme de la condition pénitentiaire des jeunes délinquants. En France, ce n’est qu’à partir des années 1830 que l’on assiste aux premières initiatives en ce domaine. Celles-ci s’appuient sur les idées et les propositions de quelques philanthropes qui se sont donné pour but de lutter contre la délinquance juvénile et la récidive.

A partir de 1839, un quartier de la maison avec des ateliers est affecté aux jeunes condamnés de moins de 16 ans ainsi qu’aux jeunes acquittés mais dont les parents ne voulaient plus… Le Code pénal de 1840 indiquait que les frais étaient à charge de l’État.

Mais cela ne fonctionnait pas bien : les relations entre les tuteurs, le Conseil Général et le Ministère de la Justice n’étaient pas bonnes en raison de disputes incessantes sur les rôles et les objectifs, les locaux étaient insuffisants, les ateliers ne fonctionnaient pas, etc. 

En 1845, l’abbé Barthier propose d’offrir au nom de l’archevêché un local et un terrain de quatre hectares situé au faubourg Saint-Michel, près de la maison de justice, au 36 rue des trente-six ponts. Cette initiative entre dans les vues du Conseil qui souhaite que le pénitencier puisse être « transporté à l’une des extrémités de la ville, dans des locaux assez vastes pour que les jeunes détenus puissent jouir de l’air, de la vue de la campagne, (…) et se livrer à des occupations agricoles qui, utiles à leur santé, leur donneraient des habitudes de travail ». Hélas, l’appui financier du Conseil ne va pas de pair avec son appui moral. C’est donc de ses propres deniers que l’abbé fait bâtir les constructions nécessaires et notamment les ateliers de travail. En février 1847, tout est fin prêt pour recevoir les jeunes détenus, 65 enfants et adolescents, tous originaires
du département.

Son objectif était « la régénération des jeunes enfants au-dessous de 16 ans que la justice humaine y enferme et qui, soit par le malheur de leur naissance, soit par suite de leurs funestes penchants, sont tristement dévoyés du chemin de la vérité » 

La devise de l’abbé Barthier quant au travail est : « Le travail est une condition imposée à l’homme en punition de son péché. L’homme doit le subir avec soumission et s’en faire un mérite pour l’éternité »

L’Abbé Barthier en est le propriétaire et le directeur, l’administration pénitentiaire conservant un pouvoir de surveillance et le Conseil général attribuant les subventions.

Le pénitencier se développe malgré le manque de moyens. Le Conseil général donnait 80 centimes par détenu par jour, ce qui couvrait juste l’entretien ; pour comparer, le prix d’une douzaine d’œufs était de 50 centimes et une livre de pain de seigle 13 centimes. La nourriture semblait juste suffisante pour ces adolescents.   

Un an après l’ouverture, dans son rapport au Conseil général, le préfet se déclarait toutefois très satisfait de ce pénitencier : J’aurais désiré que vous eussiez tous visité le pénitencier. Vous auriez vu avec satisfaction des dortoirs salubres, des salles d’étude, des salles de travail convenablement disposées. Vous auriez été́ intéressés par ces jeunes enfants formés déjà à une discipline exacte et travaillant avec ardeur. Tous les moyens d’exciter l’ardeur au bien, l’émulation, une ambition généreuse sont mis  en œuvre par l’abbé́ Barthier. Sous ses yeux, tisserands, cordonnier, menuisiers, tailleurs, passementiers et forgerons concourent à l’envie pour mériter les récompenses dont il a su inspirer le désir ». Le nombre de pensionnaires augmenta et les jeunes filles furent ensuite acceptées. En 1861 il y avait 225 garçons et 52 filles.

Pour les plus jeunes, le travail d’apprentissage consiste à la confection de chapelets. Plus âgés, ce sont des métiers industriels : cordonniers, menuisiers, selliers, serruriers ou tailleurs pour les garçons,  blanchisseuses, cuisinières ou couturières pour les filles.

Le règlement est extrêmement sévère. Le silence semble être de rigueur, seulement rythmé par le clairon lors des changements d’activité. Si le fouet, les verges et les coups de corde sont interdits dans les pénitenciers de jeunes détenus, des sanctions disciplinaires plus douces telles que le piton, la bricole, l’anneau et la camisole sont toujours autorisées. Les privations diverses font aussi partie du panel de punition (récréation, visite, cachot, nourriture etc.). Toutefois aucun abus ne sembla avoir été signalé contrairement à d’autres maisons d’éducation.

Notons que la création de ce pénitencier pour mineurs de Toulouse révèle l’importance de l’initiative privée en ce domaine. Les pouvoirs publics, jusque dans les années 1870-1880 ont adopté une attitude conciliante vis-à-vis de ces créations d’établissements pénitentiaires privés. Ainsi, pendant la période de l’Empire libéral, de nombreux projets fleuriront en France. A l’inverse, dans des pays voisins comme la Belgique, l’accent est mis sur le secteur public.

Quelle est la rémunération de l’abbé Barthier ? Lorsque, en août 1849, le préfet propose le transfert des jeunes dans la maison de l’abbé Barthier, celui-ci accepte, moyennant une indemnité de 70 centimes par jour et par enfant. Le Conseil général refuse, car cette somme est trop élevée pour ses moyens. Mais, un mois plus tard, un accord intervient au taux de 60 centimes. Le transfert peut alors avoir lieu. Le Conseil général lui alloue « généreusement » 500 francs par an. Telles sont les conditions financières imposées à l’abbé pour l’ouverture et le fonctionnement de sa maison. A plusieurs reprises, le directeur demandera une augmentation, mais celle-ci lui sera toujours refusée.

Quelques années plus tard, c’est au tour des jeunes filles d’être accueillies dans le pénitencier, si bien qu’en 1861, la maison d’éducation correctionnelle contient 225 garçons et 52 filles, prévenus et détenus confondus.
L’effectif variera selon les années et les objectifs de l’administration pénitentiaire.

Le règlement de la maison d’éducation correctionnelle de Toulouse a été rédigé par l’abbé Barthier ; sur de nombreux points il impose un régime sévère, ce qui ne manquera pas de faire réagir l’administration. Le règlement de l’abbé Barthier précise que l’établissement « demeure la propriété privée de son fondateur », mais qu’il est soumis à certaines dispositions législatives ou réglementaires. Son objectif est « la régénération des jeunes enfants au-dessous de 16 ans que la justice humaine y enferme et qui, soit par le malheur de leur naissance, soit par suite de leurs funestes penchants, sont tristement dévoyés du chemin de la vérité ». Tout est donc prévu pour ramener « dans la bonne voie » ces jeunes enfants et adolescents : enseignement religieux, instruction primaire, travail professionnel, discipline du corps et de l’esprit rythment leur journée de 5 heures du matin à 20 heures du soir.

Dans cet univers carcéral froid et silencieux, seuls les sons de la cloche et du clairon sont permis. La cloche annonce généralement les exercices religieux et la classe ; le clairon, lui, annonce le lever, le coucher, les repas, bref tous les exercices non religieux. L’article 14 du règlement précise qu’au son de la cloche ou du clairon « chaque enfant devra se mettre sans retard comme aussi sans une trop brusque précipitation en mesure de se rendre où le signal l’appelle ».

Chapitre 2 du règlement : distribution du temps. Pour tous les jours de travail : 5 h, lever
en toute saison ; 5 h 30, prière du matin et classe ; 7 h, déjeuner et récréation ; 7 h 30, travail dans
les ateliers ; 11 h, diner suivi de la récréation ; 12 h, travail dans les ateliers ; 17 h, souper suivi
d’un quart d’heure de récréation ; 17 h 45, classe ; 20 h 15. prière du soir et coucher. Pour les
dimanches et jours de fêtes : 6 h. lever en toute saison ; 6 h 30. prière à la chapelle, instruction
religieuse ; 7 h 15, étude, corvées et confession ; 8 h. messe ; 8 h 45, déjeuner, récréation ; 10 h,
leçon de chant ; 11 h. catéchisme ; 12 h. dîner, récréation ; 13 h. lecture des bulletins de la semaine ;
14 h, vêpres ; 15 h. manœuvres militaires, cours théoriques sur les divers métiers exercés dans
la maison ; 17 h 30, souper, récréation ; 18 h 30. explication de la civilité ; 20 h 30, prière du soir,
coucher.

L’abbé a prévu de donner aux enfants une nourriture saine, variée et suffisamment abondante. Chaque repas (il y en a trois par jour) doit se compose « de pain (750 g par jour), d’une portion de légume ou de viande à dîner et à souper, outre la soupe qui sera toujours servie à dîner ». Lors d’une visite au pénitencier, l’inspecteur général signale que « les enfants lui ont paru la plupart pâles et étiolés », qu’ils se porteraient mieux « s’ils recevaient une nourriture plus animalisée… Tout indique la nécessité de leur faire manger de la viande au moins deux fois par semaine à raison de 15 kg
pour cent individus, ainsi que cela se pratique dans les établissements du même genre ». Nous ne connaissons pas la quantité de viande consommée par chaque enfant, mais au vu de ce rapport il semble qu’ils recevaient moins de 300 g par semaine et par personne, ce qui est nettement insuffisant pour des enfants en plein développement et ayant une activité professionnelle.

L’instruction

Les enfants doivent apprendre à lire, écrire, compter, ils doivent étudier « le dessin, l’histoire, la géographie, la géométrie… ». Les Frères de la Doctrine chrétienne assurent ces divers enseignements. La classe a lieu le matin après la prière jusqu’à 7 heures et le soir de 18 h 30 à 20 heures. Cet horaire ne satisfait pas l’inspecteur qui, lors d’une visite en 1862, a pu remarquer qu’après leur journée de travail les jeunes détenus « n’apportent aux leçons qu’une attention épuisée ». Quant aux filles, les lacunes dans ce domaine sont plus graves : « Leur instruction primaire est incomplète, les sœurs ont pensé qu’il suffisait de leur apprendre à lire. Elles n’ont pas jugé à propos de les appliquer à l’écriture ni au calcul, de peur quelles n’en fissent un mauvais usage lorsqu’elles seraient rendues à la vie libre ». En 1864, ces critiques sont réitérées : « Nombre de jeunes filles ne savent ni lire ni écrire ». De tels reproches sont couramment adressés aux établissements pénitentiaires.

Les Frères de la Doctrine chrétienne sont également chargés de l’instruction religieuse. « De tous les exercices que l’homme peut avoir à remplir ici bas, les plus importants sont sans doute les exercices religieux ». A Toulouse, l’instruction religieuse comprend l’enseignement du catéchisme deux fois par semaine et une série d’exercices qui rythment la journée, la semaine et l’année : prière au lever et au coucher, avant et après chaque repas, messe, communion, retraite… Qui se soustrait à ces devoirs s’expose à de dures sanctions.

Le nombre d’heures de classe est assez limité, car l’éducation scolaire est un objectif secondaire par rapport au travail. Les professeurs sont issus des Frères des Écoles Chrétiennes où Barthier fut professeur et qui commencent à se développer à cette époque.

Concrètement, les règlements des maisons de correction distinguent deux types de travaux : d’une part le travail professionnel, considéré comme un moyen d’amendement mais aussi comme une forme d’apprentissage, et d’autre part les travaux domestiques destinés à donner au détenu le goût de l’ordre et de la propreté.

Une société de patronage des jeunes détenus est créée dès 1850 afin de prendre en charge les jeunes après leur « libération ». Dans son bilan de 1856 , celle-ci indique que pour 180 libérés on ne comptait que 15 récidives.

L’Ami de la religion et du roi, journal ecclésiastique, rapporte en 1851 un article paru dans le Midi, journal de Toulouse : « Nous avons plusieurs fois entretenu nos lecteurs de l’œuvre admirable et si éminemment sociale à laquelle s’est consacré avec tant de dévouement M. l’abbé Barthier a pour favoriser la bonne éducation et l’instruction pratique des jeunes détenus, le pieux directeur du pénitencier a formé dans la commune de Saint-Orens un établissement agricole qui est l’accessoire de l’établissement de Toulouse. Une touchante cérémonie a eu lieu, le il avril, pour la consécration de l’église du pénitencier agricole. Les premières autorités du département ont voulu témoigner par leur présence combien elles apprécient l’œuvre de M. l’abbé Barthier. »

Si les pénitenciers sont créés en milieu urbain, d’autres solutions sont recherchées en lien avec le monde agricole. En effet la pression politique est forte pour, en réaction au début de la société industrielle, développer des métiers agricoles comme préconisé par le philanthrope Charles Lucas, « Sauver la terre par le colon et le colon par la terre ». La colonie agricole et pénitentiaire de Mettray en Indre-et-Loire créée en 1839 et installée sur un domaine de 700 hectares a pour objet d’éduquer et rééduquer les jeunes délinquants par le travail de la terre et va servir de référence, notamment du fait que le taux de récidives y est faible, 11% sur une dizaine d’années.

L’abbé Barthier lui-même se lance dans « cette grande épopée ». Il en établit une avec l’aide de son frère dans son domaine de Gameville de 72 hectares près de Saint-Orens, destinée aux orphelins et aux enfants abandonnés. Cet orphelinat agricole accueille une cinquantaine de garçons du pénitencier de Toulouse, notamment pendant l’été pour effectuer certains travaux. La colonie connaît cependant bien des difficultés : en 1855 elle est frappée par une épidémie de choléra et la propriété est ravagée par la grêle. L’abbé déclare qu’il est ruiné, mais n’obtient aucune subvention de la part du Conseil général. Au concours agricole de 1864, l’abbé Barthier obtient cependant une médaille d’or, la colonie accueillant alors 120 jeunes détenus.

Mais la situation financière s’aggrave et l’abbé Barthier informe le préfet le 26 juin 1865 que « Les nouvelles obligations sont trop onéreuses par les privilèges accordés aux détenus et il n’y aura pas profit à fonder ou à maintenir une colonie ».

Le pénitencier ne sera resté rue des 36 ponts qu’une vingtaine d’années. Il permit à quelques centaines d’enfants d’éviter la prison et d’apprendre un métier.  Le taux de récidive était assez faible. Mais, la discipline extrêmement rigoureuse a sans doute brisé la plupart d’entre eux. La vie dans de tels pénitenciers sera rapportée par des enfants qui y avaient vécu et ces récits seront repris par Marie Rouanet qui écrira un ouvrage intitulé « Les enfants du bagne », dans lequel elle consacre un chapitre entier à la dureté du règlement de l’abbé Barthier.

Avec le recul, les historiens y voient l’expression d’une époque convaincue que la réforme morale passe par la discipline des corps et l’encadrement religieux. La colonie agricole de Saint-Orens témoigne ainsi d’un moment clé de l’histoire de la justice des mineurs en France : celui où l’on tente de concilier charité chrétienne, contrôle social et ambition de réinsertion.

La réinsertion est sur les lèvres de tous les réformateurs du système pénitentiaire au XIXe siècle. Cette prison « nouvelle » qui devait éduquer, rééduquer ces jeunes délinquants a cependant échoué : faute de moyens financiers, en matériel et en personnel, les pouvoirs publics ne se sont pas donné et n’ont pas donné aux fondateurs privés la possibilité de réussir. L’établissement de Toulouse est un exemple de cette pauvreté pénitentiaire. Ni mieux ni pire que la plupart des maisons correctionnelles de cette fin du XIXe siècle, le pénitencier de l’abbé Barthier symbolise l’échec de cette réforme. D’autres structures se formeront, au-delà du « carcéral », pour donner aux jeunes libérés une nouvelle chance de réinsertion.

Sources :

Le pénitencier des jeunes délinquants du 36 rue des trente-six ponts

Marie Rouanet, Le bagne des enfants du bagne, Payot, 2006
Béatrice Cavayé-Sabathé, L’enfant et la prison au XIXe siècle : l’exemple toulousain, Annales du Midi  Année 1987 pp. 193-208

 

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